Cette fiche vous apprend à reconnaître une hémorragie du post-partum sur un volume mesuré, à en trouver la cause avec la main posée sur l'utérus, et à conduire la première ligne en comptant les délais depuis l'heure du diagnostic. Elle suit l'ordre de la prise en charge : nommer et mesurer, reprendre le dossier, examiner, trier les causes, agir, lire la biologie, puis surveiller, prévenir et transmettre.
SommaireEnviron 15 min
- Nommer l'hémorragie, sur un volume mesuré et non estimé
- La date de l'accouchement d'abord, puis le dossier plutôt que le souvenir
- La main sur l'utérus fait le diagnostic, les constantes en série disent la gravité
- 4 causes, triées par une seule question : l'utérus est-il tonique
- Appeler, masser, perfuser en même temps, puis compter les minutes
- La biologie se prélève pendant le traitement, et le fibrinogène se lit d'abord
- Une fois le saignement contrôlé, surveiller, corriger l'anémie et expliquer
- Prévenir avant le saignement, et dire le mot qui fait venir l'équipe
- À retenir pour la station
Nommer l'hémorragie, sur un volume mesuré et non estimé
L'hémorragie du post-partum est une des premières causes de mort maternelle, et ce qui l'aggrave est rarement l'ignorance du traitement. C'est le retard à la reconnaître, à la quantifier et à appeler.
Elle se définit par des pertes d'au moins 500 mL dans les 24 heures qui suivent la naissance, et par 1000 mL pour la forme sévère. Ce seuil sert à nommer la chose, et nommer l'hémorragie est ce qui déclenche le renfort : une hémorragie décrite comme « un saignement un peu abondant » n'appelle personne.
Les pertes se mesurent, elles ne s'estiment pas. Le sac de recueil gradué placé sous le siège transforme une impression en mesure, là où l'estimation visuelle ne permet pas de quantifier les pertes. Il se met en place au moment où l'hémorragie est nommée, pas plus tard, et le volume mesuré s'annonce.
« Je place un sac gradué : je veux un volume mesuré, pas une impression. »
« Hémorragie du post-partum, j'ai besoin d'aide en salle 2 tout de suite. »
La date de l'accouchement d'abord, puis le dossier plutôt que le souvenir
La première question porte sur la date et l'heure de l'accouchement, avant toute autre, parce qu'elle sépare 2 maladies. Dans les 24 heures qui suivent la naissance, un saignement relève de l'hémorragie de la délivrance. Au-delà, et jusqu'à 6 semaines, il s'agit d'une hémorragie tardive du post-partum, dont les causes et le rythme diffèrent.
L'accouchement se reconstitue en reprenant le dossier plutôt que le souvenir : voie d'accouchement, durée du travail, déclenchement, extraction instrumentale, épisiotomie ou déchirure, poids de l'enfant, grossesse multiple, hydramnios. Un travail long, un utérus surdistendu, une grossesse multiple, une multiparité, un déclenchement ou une extraction instrumentale sont des facteurs de risque d'atonie, et ils se cumulent.
La délivrance se reprend ligne par ligne : spontanée ou dirigée, complète ou non, délai, révision utérine faite ou non. Un placenta décrit comme d'aspect complet n'est pas un placenta vérifié : la question de la vacuité utérine reste posée, et la nuance décide d'une révision.
Le saignement se quantifie au lieu de se qualifier : nombre de garnitures et leur imprégnation, caillots, durée, et la comparaison que la femme fait elle-même avec ses règles. Ce qui l'accompagne se cherche aussi : fièvre, douleur pelvienne, odeur des lochies, malaise, essoufflement, soif.
Les antécédents qui changent la conduite se cherchent d'emblée : un antécédent d'hémorragie du post-partum, un trouble constitutionnel de l'hémostase, un traitement anticoagulant, un utérus cicatriciel. La question se pose directement : « Avez-vous déjà saigné beaucoup lors d'un accouchement précédent ? » L'allaitement et la contraception se demandent enfin, parce qu'ils orientent l'interprétation d'un saignement de la sixième semaine.
« À quelle heure exactement avez-vous accouché ? »
« Combien de garnitures avez-vous changées depuis, et étaient-elles complètement imbibées ? »
La main sur l'utérus fait le diagnostic, les constantes en série disent la gravité
La main qui palpe l'utérus fait le diagnostic dans la plupart des cas, et elle passe avant tout autre geste : tonus, hauteur, limites. Un utérus mou, mal limité, remonté au-dessus de l'ombilic signe une atonie utérine, première cause d'hémorragie du post-partum et de loin. Le tonus s'annonce à voix haute.
Le massage utérin est à la fois l'examen qui fait le diagnostic et le premier traitement. Il commence pendant que l'aide est appelée, et non après.
Les constantes se relèvent en série, pas une fois : fréquence cardiaque, pression artérielle, fréquence respiratoire, conscience, coloration, diurèse. Elles permettent de calculer l'indice de choc. Chez une femme jeune, la tachycardie précède l'hypotension, et une fréquence cardiaque supérieure à la pression artérielle systolique signale une hémorragie grave, même quand la pression paraît acceptable.
La filière s'examine sous un éclairage suffisant et avec une aide, à la recherche d'une déchirure cervicale ou vaginale et d'un thrombus. C'est un examen qui ne se fait pas seul et de mémoire.
Le sang lui-même se regarde. Un sang qui ne coagule pas dans le récipient de recueil signe une coagulopathie, et cette observation vaut un examen : elle arrive avant le bilan et fait réagir avant son résultat. Dans les formes tardives, une fièvre, un utérus douloureux et des lochies malodorantes orientent vers une endométrite.
« L'utérus est mou et remonté au-dessus de l'ombilic : c'est une atonie, je masse. »
« Le sang du haricot ne coagule pas : je préviens que nous avons un trouble de la coagulation. »
4 causes, triées par une seule question : l'utérus est-il tonique
4 causes, et une seule question pour les trier : l'utérus est-il tonique ? Elles se trient dans l'ordre du tonus, de la vacuité, de la filière et de la coagulation, qui est celui de la fréquence et de la facilité de correction. Le tonus est la première donnée annoncée, et les 4 causes se passent en revue à voix haute, dans cet ordre.
Un utérus mou signe l'atonie utérine, première cause et de loin. Elle survient sur travail long, utérus surdistendu, multiparité, chorioamniotite, ou sans aucun facteur identifié.
Un utérus tonique qui saigne encore fait chercher ailleurs. Une rétention placentaire, qu'une révision utérine confirme et traite ; une plaie de la filière, qu'un examen sous bon éclairage retrouve ; un trouble de la coagulation, que le sang non coagulable et le bilan désignent.
Dans les formes tardives, entre le deuxième jour et la sixième semaine, les causes changent : rétention placentaire, endométrite du post-partum, et retour de couches hémorragique. Ce dernier est physiologique, et il se reconnaît sur la date et sur l'absence de tout autre signe. La date de l'accouchement se rapporte donc aux causes possibles avant qu'un examen soit demandé.
Certains tableaux font sortir du cadre obstétrical : une hémorragie sans rapport avec l'utérus, un trouble constitutionnel de l'hémostase révélé par l'accouchement, un traitement anticoagulant repris trop tôt. L'échographie n'a de place que dans les formes tardives, pour chercher une rétention, et elle ne retarde pas une révision utérine décidée cliniquement : en phase aiguë, l'absence d'imagerie se justifie.
« L'utérus est tonique et le saignement persiste : je cherche une rétention, une plaie, un trouble de la coagulation. »
« Elle a accouché il y a plus d'une semaine : je pense d'abord à une rétention et à une endométrite. »
Appeler, masser, perfuser en même temps, puis compter les minutes
3 gestes se font en même temps, pas l'un après l'autre : appeler à l'aide en nommant l'hémorragie, masser l'utérus, poser 2 voies veineuses de bon calibre. La répartition des rôles s'annonce, plutôt que de se supposer : qui masse, qui pose les voies, qui prélève, qui appelle, qui note. Dans une pièce où plusieurs personnes agissent en même temps, un rôle non attribué est un rôle que personne ne prend.
L'heure du diagnostic se note et s'annonce, parce que les délais de toutes les étapes suivantes se comptent à partir d'elle. Elle s'inscrit au dossier dès que l'hémorragie est nommée.
Le traitement de première ligne suit un ordre : massage utérin, vidange vésicale, révision utérine sous antalgie, que l'on réalise ou fait réaliser, examen de la filière, ocytocine par voie veineuse. L'acide tranexamique s'y ajoute précocement, dans les 3 heures qui suivent la naissance.
Le remplissage se fait par cristalloïdes réchauffés, et la transfusion se décide sur la clinique et la cinétique, non sur un chiffre isolé. Prévenir l'hypothermie et l'acidose fait partie du traitement de la coagulopathie, et c'est ce qu'on oublie le plus souvent.
Après 30 minutes d'échec de la première ligne, le traitement change d'étage : utérotoniques de seconde ligne, puis techniques d'hémostase, ballonnet intra-utérin, embolisation ou chirurgie, selon la disponibilité et l'état de la femme. Laisser passer ces 30 minutes sans changer d'étage est l'erreur à ne pas commettre.
« Je note l'heure du diagnostic maintenant : tous les délais partiront de là. »
« La première ligne a commencé il y a 30 minutes et le saignement persiste : je passe à la seconde ligne. »
La biologie se prélève pendant le traitement, et le fibrinogène se lit d'abord
Aucun examen ne précède le traitement. Les prélèvements se font pendant que le remplissage commence et que l'utérus est massé, sans interrompre ni retarder le traitement. Attendre le résultat de l'hémoglobine avant de commencer le remplissage et le massage est l'erreur.
Ce qui se prélève d'emblée : numération et plaquettes, hémostase complète avec fibrinogène, groupe sanguin et rhésus avec 2 déterminations, recherche d'agglutinines irrégulières, et une commande de produits sanguins selon la gravité. Que le groupe, le rhésus et la recherche d'agglutinines soient bien lancés se vérifie.
Le fibrinogène est le paramètre le plus informatif de cette situation, et il se lit avant les autres paramètres de l'hémostase. Il chute avant les autres facteurs, et une valeur basse est associée à la gravité et à l'aggravation. Sa surveillance guide le traitement de la coagulopathie, et elle se répète.
L'hémoglobine du premier prélèvement ne dit pas la perte. Elle reste faussement normale dans les premières heures, l'hémodilution n'ayant pas encore eu lieu, et une valeur normale au début d'un saignement actif n'a pas de valeur pronostique. C'est un piège d'autant plus efficace qu'il fournit un chiffre.
La surveillance biologique est répétée : ce qui compte est la cinétique, non le chiffre isolé, et un bilan rapproché pendant une hémorragie active n'est pas excessif. Dans les formes fébriles et tardives, le prélèvement vaginal et les hémocultures se font avant l'antibiothérapie.
« Prélevez pendant que je masse : numération, hémostase avec fibrinogène, groupe, rhésus et agglutinines. »
« Son hémoglobine est normale, et cela ne veut rien dire pendant un saignement actif. »
Une fois le saignement contrôlé, surveiller, corriger l'anémie et expliquer
Une fois le saignement contrôlé, rien n'est terminé. La surveillance rapprochée se poursuit plusieurs heures et porte sur les constantes, le saignement, le globe utérin de sécurité et la diurèse. Elle s'annonce à la femme avec ce sur quoi elle porte.
L'anémie se traite, et elle se traite mal. Après une hémorragie importante, le fer par voie orale suffit rarement, le fer par voie intraveineuse a sa place, et la transfusion se discute sur la tolérance plus que sur le chiffre. La voie de correction se choisit et se justifie.
Chez une femme de rhésus négatif, la prévention de l'iso-immunisation ne s'oublie pas, et sa fenêtre après la naissance est courte. Les formes tardives se traitent selon leur cause : antibiothérapie et utérotoniques dans l'endométrite, évacuation d'une rétention, surveillance simple dans un retour de couches hémorragique. La contraception se discute avant la sortie, en tenant compte de l'allaitement et du délai depuis l'accouchement.
Le débriefing avec la femme est une part du traitement, et il est souvent omis. Elle a vécu une scène rapide, bruyante et effrayante, dont elle n'a pas tout compris. Lui expliquer ce qui s'est passé, ce qui a été fait et pourquoi réduit le retentissement psychique et prépare la grossesse suivante. Cette explication se donne avant la sortie, pas dans un courrier qu'elle lira seule.
« Vous allez rester sous surveillance rapprochée plusieurs heures, même si le saignement est arrêté. »
« Je vous explique ce qui s'est passé tout à l'heure, parce que cela a été rapide et impressionnant. »
Prévenir avant le saignement, et dire le mot qui fait venir l'équipe
La prévention la plus efficace est administrée avant que le saignement ne commence : l'ocytocine donnée au moment de la délivrance réduit le risque d'hémorragie du post-partum et constitue la prévention de référence. Elle se cite comme un acte de la délivrance, et non comme une option. La deuxième prévention est organisationnelle : un sac de recueil gradué mis en place à chaque accouchement, un protocole écrit et affiché, des exercices d'équipe réguliers réduisent le délai de reconnaissance. Le problème, le jour où cela arrive, est rarement de savoir quoi faire.
Avant la sortie, les signes qui font consulter sans attendre se disent et se remettent par écrit : un saignement qui augmente au lieu de diminuer, des caillots, une fièvre, une odeur inhabituelle, un malaise, un essoufflement. Le repère utile est concret : une garniture complètement imbibée en moins de 1 heure.
Corriger l'anémie pendant la grossesse est une prévention à part entière : une femme qui aborde l'accouchement avec une hémoglobine basse supporte moins bien la même perte. Repérer avant l'accouchement une anomalie d'insertion placentaire, un utérus cicatriciel, un trouble de la coagulation ou un antécédent d'hémorragie permet de choisir le lieu d'accouchement. Le risque de récidive se dit aussi, et ce qui se prépare pour la grossesse suivante commence par un dossier qui le mentionne.
Le mot compte autant que le geste. Une hémorragie annoncée comme telle fait venir l'obstétricien, l'anesthésiste et la sage-femme ; un saignement décrit comme abondant fait venir quelqu'un quand il aura fini ce qu'il fait. Le mot hémorragie figure donc dans la première phrase de l'appel : « Hémorragie du post-partum, j'ai besoin de l'obstétricien et de l'anesthésiste maintenant. » Prononcer le mot est un acte de soin.
Chaque personne qui arrive a besoin de 3 informations : le volume mesuré, l'heure du diagnostic, et ce qui a déjà été fait, à quelle heure. Elles se disent à voix haute et se répètent à chaque arrivée, parce que les redire coûte moins cher que les laisser deviner : « Volume mesuré, heure du diagnostic, ocytocine passée, acide tranexamique fait : voilà où nous en sommes. »
Ce qui s'écrit après l'épisode sert à 2 lecteurs : l'équipe qui prend la suite, et celle qui accompagnera la grossesse suivante. Le compte rendu porte donc la cause retenue, les traitements administrés avec leurs horaires, les pertes mesurées, et le risque de récidive lors d'une grossesse ultérieure.
« Si une garniture est complètement imbibée en moins de 1 heure, vous appelez sans attendre. »
« Votre anémie se corrige avant le prochain accouchement : cela change la façon dont vous supporterez la même perte. »
À retenir pour la station
Nommez l'hémorragie dès 500 mL de pertes dans les 24 heures qui suivent la naissance, et mesurez ces pertes au sac gradué au lieu de les estimer. Palpez l'utérus d'abord : mou et remonté au-dessus de l'ombilic, il signe une atonie, et le massage commence pendant l'appel. Appelez en prononçant le mot hémorragie, posez 2 voies veineuses et notez l'heure du diagnostic, d'où partent les délais. La première ligne associe massage, vidange vésicale, révision utérine, examen de la filière et ocytocine, avec l'acide tranexamique dans les 3 heures ; après 30 minutes d'échec, le traitement change d'étage. Une pression artérielle conservée et une hémoglobine initiale normale ne rassurent pas : lisez le fibrinogène. Avant la sortie, expliquez l'épisode et remettez par écrit ce qui fait reconsulter.
S'entraîner sur cette situation
Ce que chacune fait travailler, et le temps qu'elle prend.
Sources
Gynécologie Obstétrique
Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF). 6e édition, Réussir ses EDN (Elsevier Masson, collection Les référentiels des Collèges).
- Référentiel d'Anesthésie-réanimation et de médecine péri-opératoire (Ouvre un nouvel onglet)
Collège national des enseignants d'anesthésie et de réanimation (CNEAR). 2e édition (Presses universitaires François-Rabelais, collection L'Officiel ECN).
- PILLY Étudiant 2023 (Ouvre un nouvel onglet)
Collège des universitaires de maladies infectieuses et tropicales (CMIT). 2e édition, réforme R2C (Alinéa Plus).