Cette fiche vous apprend à trier une baisse de vision en 3 questions, à reconnaître les tableaux qui se comptent en heures, et à fixer un délai d'adressage au lieu d'écrire « voir un ophtalmologiste ». Elle suit l'ordre du raisonnement : le tri, l'entretien, l'examen sans matériel, les urgences, l'artérite qui menace l'autre œil, le seul examen biologique urgent, puis le délai, la cause et le retour de la personne.
SommaireEnviron 16 min
- 3 questions trient presque toutes les baisses de vision
- Faire cacher chaque œil, et garder les mots de la personne
- Un examen sans matériel d'ophtalmologiste, qui connaît ses limites
- Les tableaux qui se comptent en heures, et non en jours
- À partir de 50 ans, l'artérite qui menace l'autre œil
- Un seul examen biologique est urgent, et le reste suit l'orientation
- Le délai d'adressage est la décision, et il se dit
- Chercher la cause vasculaire, et organiser le retour
- À retenir pour la station
3 questions trient presque toutes les baisses de vision
Depuis quand, un œil ou les 2, avec ou sans douleur : ces 3 questions trient presque toutes les baisses de vision, et leur combinaison oriente sans matériel. Les 3 caractères de la baisse s'énoncent à voix haute avant toute hypothèse, et c'est d'eux que se déduira le délai.
Brutale ou progressive : le mode d'installation sépare l'urgence du programmé. Une baisse brutale est une urgence jusqu'à preuve du contraire. Une baisse progressive relève d'une consultation programmée, sauf signe associé.
Un œil ou les 2. L'atteinte unilatérale oriente vers l'œil ou le nerf optique de ce côté ; l'atteinte bilatérale fait chercher une cause générale, toxique ou métabolique, ou une atteinte des voies visuelles en arrière du chiasma. La réponse ne s'obtient qu'en faisant cacher chaque œil tour à tour, et le chapitre de l'entretien dit pourquoi.
La douleur et la rougeur referment ou ouvrent les hypothèses. Combinées aux 2 premières questions, elles désignent une courte liste de diagnostics, et les combinaisons qui reviennent tiennent en 4 lignes.
Les combinaisons qui reviennent, et ce qu'elles font évoquer :
- Brutale, unilatérale et indolore sur un œil blanc : occlusion de l'artère centrale de la rétine, occlusion veineuse, décollement de rétine, hémorragie du vitré, neuropathie optique ischémique.
- Brutale, unilatérale et douloureuse avec un œil rouge : glaucome aigu par fermeture de l'angle, kératite, uvéite antérieure.
- Douloureuse à la mobilisation du globe chez un adulte jeune : névrite optique.
- Bilatérale et progressive : cataracte, dégénérescence maculaire, glaucome chronique, rétinopathie diabétique, trouble de la réfraction.
Ce qui n'est pas une baisse d'acuité se reconnaît : une amputation du champ visuel, une diplopie, une gêne fonctionnelle. Une amputation du champ visuel racontée comme une baisse oriente vers les voies visuelles, et une gêne visuelle avec examen normal chez un adulte jeune fait chercher une réfraction non corrigée ou une sécheresse oculaire.
« La baisse est brutale, datée d'une heure, unilatérale, et l'œil est blanc et indolore. »
Faire cacher chaque œil, et garder les mots de la personne
Les 3 questions du tri se posent avant tout le reste. Le début se date, et la vitesse d'installation se précise en faisant dire ce que faisait la personne à ce moment. La douleur se cherche, et son augmentation à la mobilisation du globe aussi.
Le caractère unilatéral ne se demande pas, il se vérifie. Une baisse unilatérale ancienne se découvre souvent par hasard, beaucoup de personnes la remarquant en se frottant l'autre œil. Faire cacher chaque œil tour à tour est la seule façon d'en être sûr, et chaque œil s'explore ainsi séparément pendant l'interrogatoire.
Ce qui est vu se décrit avec les mots de la personne : un voile, une tache centrale, un rideau qui descend, des mouches, des éclairs, des images déformées, une vision double. Ces mots orientent à eux seuls, et ils se perdent dès qu'on les traduit trop tôt en termes médicaux. Des éclairs et une pluie de mouches suivis d'un rideau qui descend orientent vers un décollement de rétine, alors que des halos colorés autour des lumières orientent vers une hypertonie aiguë.
Une diplopie se qualifie en une question : disparaît-elle quand on ferme un œil ? Si elle disparaît, elle est monoculaire et relève de l'œil. Si elle persiste, elle est binoculaire et relève de l'oculomotricité et des voies nerveuses.
Les symptômes des semaines précédentes se demandent, même quand ils ne sont pas signalés. Des céphalées temporales, une claudication de la mâchoire et une altération de l'état général dans les semaines qui précèdent une baisse brutale font suspecter une artérite à cellules géantes. La question se pose en ces termes : « Avez-vous eu mal aux tempes, ou mal à la mâchoire en mangeant, ces dernières semaines ? »
Les signes associés et le terrain ferment ou ouvrent des portes. Les signes associés qui comptent sont les céphalées, la douleur à la mastication, la douleur des tempes, les nausées, les halos colorés, un déficit neurologique et la fièvre. Le terrain se reprend de même : âge, diabète, hypertension, myopie forte, chirurgie oculaire, port de lentilles, maladie auto-immune. Les documents antérieurs, enfin, datent l'atteinte mieux que la mémoire.
« Cachez votre œil gauche avec la main : que voyez-vous de l'œil droit ? »
« Est-ce plutôt un voile, une tache au milieu, ou un rideau qui descend ? »
Un examen sans matériel d'ophtalmologiste, qui connaît ses limites
Un examen utile se fait sans matériel d'ophtalmologiste, et il oriente à lui seul. Il commence par l'acuité, se poursuit par l'œil, les pupilles et la palpation des globes, et se termine par l'examen général.
L'acuité se mesure œil par œil, l'autre réellement couvert, de loin et de près, avec la correction habituelle. Sans échelle, on compte les doigts, on cherche la perception d'un mouvement, puis d'une lumière. Couvrir réellement l'autre œil paraît évident et se fait mal, et rassurer sans avoir mesuré l'acuité de chaque œil séparément est l'une des erreurs fréquentes de cette situation.
L'œil se regarde, puis les pupilles s'examinent. Rougeur et son siège, diffuse ou autour de la cornée, sécrétions, œdème palpébral et transparence de la cornée se notent d'abord. Les pupilles se décrivent ensuite par leur taille, leur symétrie et leur réactivité en lumière directe et consensuelle, et un déficit pupillaire afférent relatif signe une atteinte du nerf optique ou une atteinte rétinienne étendue du côté concerné.
Les globes se palpent doucement à travers les paupières, en comparant les 2 côtés. Un œil dur oriente vers une hypertonie majeure. Avec une pupille en semi-mydriase aréactive et un œil rouge douloureux, un globe dur oriente vers une hypertonie oculaire aiguë.
L'examen général complète : pression artérielle, examen neurologique, palpation des artères temporales chez la personne âgée. Des artères temporales indurées, douloureuses ou dont le pouls a disparu appuient, chez une personne de 50 ans ou plus, la suspicion d'artérite à cellules géantes.
Le fond d'œil est nécessaire et il n'est pas réalisable partout. Ce qui compte est de savoir qu'il manque et de le faire faire dans le bon délai : un examen incomplet dont on connaît les limites vaut mieux qu'un examen incomplet dont on tire une conclusion rassurante.
« Lisez-moi cette ligne en cachant votre œil gauche, puis nous ferons l'inverse. »
« Je vais appuyer très doucement sur vos paupières fermées pour comparer les 2 yeux. »
Les tableaux qui se comptent en heures, et non en jours
Les urgences de cette situation ne menacent pas la vie mais la vision, et elles se comptent en heures. Une baisse brutale, un œil dur ou un rideau qui progresse font organiser un avis ophtalmologique immédiat, et l'appel se passe pour un avis, pas pour un rendez-vous. L'urgence se nomme, et la conduite immédiate s'énonce dans la foulée.
L'occlusion de l'artère centrale de la rétine donne une baisse brutale, massive, indolore et unilatérale, sur un œil blanc. C'est l'équivalent oculaire d'un accident ischémique, et elle se prend en charge comme tel : un avis immédiat, et une recherche de cause cardiaque ou carotidienne dans la foulée.
Le glaucome aigu par fermeture de l'angle donne un œil rouge, très douloureux et dur, avec une pupille en semi-mydriase aréactive, des halos colorés et des vomissements. Ces vomissements font parfois errer le diagnostic vers une cause digestive, et le tableau impose un avis ophtalmologique immédiat.
Des éclairs puis une pluie de mouches, suivis d'un voile ou d'un rideau qui progresse, font évoquer un décollement de rétine. L'avis se demande dans les heures, et non dans les jours.
Les tableaux traumatiques ne se discutent pas. Une brûlure chimique se rince abondamment et sans délai, avant tout examen. Un globe suspect de plaie ne se comprime pas et ne reçoit aucune instillation, et une endophtalmie après chirurgie se voit dans les jours qui suivent le geste.
« Rincez l'œil abondamment tout de suite, nous examinerons ensuite. »
« J'appelle l'ophtalmologiste pour un avis immédiat, pas pour un rendez-vous. »
À partir de 50 ans, l'artérite qui menace l'autre œil
L'âge rouvre une hypothèse à part. Une artérite à cellules géantes s'observe à partir de 50 ans, et à cet âge une baisse brutale de la vision la fait chercher. Ses symptômes des semaines précédentes sont souvent au dossier sans avoir été reliés : céphalées temporales, claudication de la mâchoire, altération de l'état général.
Ce sont ces symptômes qui changent le diagnostic. Une baisse brutale de la vision à cet âge, avec des céphalées temporales, une claudication de la mâchoire ou une altération de l'état général, fait suspecter la maladie, et des artères temporales indurées appuient la suspicion. Les symptômes se reprennent donc un par un et se rattachent au diagnostic.
Le diagnostic le plus grave se nomme avant le plus probable quand les 2 diffèrent. Les hypothèses que le tri a ouvertes restent discutées, et celles qui sont écartées le sont avec l'argument qui les écarte. L'artérite, elle, se nomme parce que le second œil est menacé à court terme quand elle est suspectée, et c'est ce qui commande le délai.
Chez une personne de 50 ans ou plus, une artérite à cellules géantes avec atteinte visuelle fait débuter la corticothérapie sans attendre la confirmation histologique. Le risque est la cécité du second œil à court terme, la perte de l'autre œil dans les jours qui suivent, et le traitement qui ne se diffère pas se cite avec cette raison. Le différer en attendant la biopsie est l'une des erreurs fréquentes de cette situation.
« Les céphalées temporales et la douleur à la mastication des semaines précédentes font évoquer une artérite à cellules géantes. »
« Je débute la corticothérapie maintenant : attendre la biopsie ferait courir le risque de perdre l'autre œil. »
Un seul examen biologique est urgent, et le reste suit l'orientation
Peu d'examens sont utiles hors du cabinet d'ophtalmologie, et un seul est urgent. La vitesse de sédimentation et la protéine C réactive se prélèvent devant une baisse brutale de la vision à partir de 50 ans, à la recherche d'un syndrome inflammatoire qui oriente vers une artérite à cellules géantes.
C'est le seul examen biologique dont le résultat peut faire débuter un traitement dans l'heure, et le seul dont l'oubli fait perdre l'autre œil. Il se prélève donc pendant que l'avis s'organise, sans attendre l'avis spécialisé, et non après.
La glycémie se dose devant une baisse progressive avec un trouble de la réfraction fluctuant, parce qu'elle peut révéler un diabète. Le reste suit l'orientation : un bilan inflammatoire et immunologique devant une uvéite, des sérologies, une imagerie cérébrale devant une atteinte neurologique ou une diplopie binoculaire inexpliquée.
Ce qui ne se demande pas se dit aussi. Une baisse progressive isolée, chez une personne sans facteur de risque, relève d'un examen ophtalmologique et non d'un bilan biologique large. L'absence d'examen biologique s'annonce alors, et se justifie.
Ce qui relève du spécialiste se connaît de nom, pour lire un compte rendu plutôt que pour le prescrire. Le champ visuel, la tomographie en cohérence optique, l'angiographie du fond d'œil, la mesure du tonus oculaire et l'échographie du globe, quand les milieux ne sont pas transparents, en font partie.
« Je prélève une vitesse de sédimentation et une protéine C réactive pendant que j'appelle l'ophtalmologiste. »
« Cette baisse progressive isolée ne demande pas de prise de sang : elle demande un examen ophtalmologique. »
Le délai d'adressage est la décision, et il se dit
Ce que le deuxième cycle doit savoir décider tient en quelques points, et le traitement spécialisé n'en fait pas partie. Le délai d'adressage est la vraie décision : immédiat, le jour même, dans la semaine, ou programmé.
Ce délai se déduit du tri en 3 questions : le mode d'installation, le caractère uni ou bilatéral et la douleur. Il se prononce, il se justifie par ces caractères, et il se dit explicitement au correspondant comme à la personne.
Ce qui se fait et ce qui ne se fait pas avant l'avis s'énumèrent l'un et l'autre. Le premier ne se rattrape pas ensuite, le second aggrave.
Ce qui se fait avant l'avis, et qui ne se rattrape pas ensuite :
- Rincer abondamment une brûlure chimique.
- Prélever un bilan inflammatoire devant une baisse brutale à partir de 50 ans.
- Débuter une corticothérapie devant une artérite fortement suspectée.
- Ne rien instiller dans un œil traumatisé.
- Ne pas comprimer un globe suspect de plaie.
Ce qui ne se fait pas, et qui aggrave :
- Prescrire un collyre corticoïde sans avis.
- Retirer un corps étranger que l'on ne voit pas.
- Rassurer sans avoir mesuré l'acuité.
Le collyre corticoïde se réserve à une prescription spécialisée. Prescrit sans avis, il aggrave une kératite infectieuse. La personne l'entend aussi : aucun collyre ne s'instille avant l'avis dans un œil traumatisé.
« Le second œil est menacé à court terme : c'est ce qui commande le délai. »
« Je n'instille aucun collyre avant l'avis : un corticoïde aggraverait une infection de la cornée. »
Chercher la cause vasculaire, et organiser le retour
La cause générale se traite quand il y en a une, de l'équilibre du diabète au contrôle de la pression artérielle. Une occlusion artérielle rétinienne est un événement vasculaire comme un autre : le risque global se prend en charge, lipides et tabac compris, et une source cardiaque ou carotidienne se recherche.
Un pouls irrégulier se fait explorer sans retarder la prise en charge oculaire. L'exploration se mène à côté de l'avis et du traitement qui ne se diffère pas, et non avant eux.
La perte de vision d'un œil a des conséquences pratiques immédiates sur la conduite, le travail et le risque de chute. Elles s'abordent le jour même, avec des mots concrets : ne pas reprendre le volant en sortant, faire venir quelqu'un, prévenir l'employeur si le poste l'exige.
Laisser repartir au volant quelqu'un qui vient de perdre la vision d'un œil est l'une des erreurs fréquentes de cette situation. Le retour s'organise, volant compris, avant que la personne ne reparte.
Ce qui est menacé, et dans quel délai, se dit en mots que la personne retiendra. Le délai donné au correspondant se dit aussi à elle, explicitement.
« Vous partez aux urgences ophtalmologiques maintenant, pas demain, et vous ne conduisez pas. »
À retenir pour la station
Énoncez les 3 caractères de la baisse avant toute hypothèse : depuis quand, un œil ou les 2, avec ou sans douleur. Faites cacher chaque œil tour à tour, et mesurez l'acuité de chacun, l'autre réellement couvert. Une baisse brutale, unilatérale et indolore sur un œil blanc fait évoquer une occlusion de l'artère centrale de la rétine, et un œil rouge et douloureux avec baisse d'acuité n'est pas une conjonctivite. À partir de 50 ans, cherchez l'artérite à cellules géantes dans les symptômes des semaines précédentes, prélevez la vitesse de sédimentation et la protéine C réactive pendant que l'avis s'organise, et ne différez pas la corticothérapie pour la biopsie : le second œil est menacé à court terme. Dites le délai d'adressage, et pas seulement « voir un ophtalmologiste ». Et ne laissez pas repartir au volant quelqu'un qui vient de perdre la vision d'un œil.
S'entraîner sur cette situation
Ce que chacune fait travailler, et le temps qu'elle prend.
Sources
Ophtalmologie
Collège des ophtalmologistes universitaires de France (COUF). 6e édition, Réussir ses EDN (Elsevier Masson, collection Les référentiels des Collèges).
Médecine interne
Collège national des enseignants de médecine interne (CEMI) ; Société nationale française de médecine interne (SNFMI). 5e édition actualisée, R2C (Éditions Med-Line, collection Référentiels EDN, R2C).
Médecine cardiovasculaire
Collège national des enseignants de cardiologie (CNEC) ; Société française de cardiologie (SFC). 3e édition, Réussir ses EDN (Elsevier Masson, collection Les référentiels des Collèges).
Les mêmes items du programme
- Oeil rouge et/ou douloureuxSituation de départ 152 / items communs 82, 84
- Raideur articulaireSituation de départ 56 / item commun 195
- MyalgiesSituation de départ 77 / item commun 195
- Sensation de brûlure oculaireSituation de départ 141 / item commun 84
- DiplopieSituation de départ 143 / item commun 81
- Strabisme de l'enfantSituation de départ 157 / item commun 81
- Traumatisme facialSituation de départ 174 / item commun 82