Cette fiche vous apprend à traiter une bouche qui ne s'ouvre pas comme un signe de gravité en soi, puis à distinguer une bouche bloquée d'une bouche serrée, sans oublier le tétanos. Elle suit cet ordre : les urgences, la bifurcation entre les causes, l'entretien, l'examen et sa mesure, la biologie, l'imagerie, l'orientation, puis ce qui se dit au patient et se transmet.
SommaireEnviron 14 min
- Une bouche qui ne s'ouvre pas est une gorge qu'on ne voit pas
- Bloquée ou serrée, fébrile ou non : 2 questions qui divisent le champ
- Le délai d'abord, puis la dent, la plaie et l'ordonnance
- Regarder respirer d'abord, puis mesurer l'ouverture en millimètres
- La biologie se demande selon la fièvre, et aucun examen ne confirme un tétanos
- L'imagerie est décisive dans une seule situation, et elle inclut le thorax
- L'orientation se décide sur la fièvre et la déglutition, pas sur la douleur
- Un signe à surveiller pour le patient, une phrase à transmettre à l'équipe
- À retenir pour la station
Une bouche qui ne s'ouvre pas est une gorge qu'on ne voit pas
Le signe est lui-même un critère de gravité, indépendamment de sa cause : une bouche qui ne s'ouvre pas est une gorge qu'on ne voit pas et des voies aériennes difficiles à contrôler. Cela se dit et s'anticipe ; cela ne s'improvise pas au moment où le patient se dégrade.
3 situations imposent d'agir immédiatement, et la première est l'infection profonde du cou. Elle associe fièvre, douleur, gêne à avaler, salivation, voix étouffée et empâtement, et parfois un simple œdème du plancher de la bouche qui refoule la langue. Elle expose à l'obstruction des voies aériennes et à une extension vers le thorax, et relève d'une prise en charge hospitalière immédiate.
La deuxième est le tétanos. La limitation d'ouverture est isolée au début, puis viennent la contracture d'autres muscles, la raideur et des spasmes déclenchés par le bruit et la lumière. Le diagnostic est clinique, la prise en charge est réanimatoire, et le délai fait tout.
La troisième est la réaction médicamenteuse aiguë : une contracture brutale des muscles du visage, du cou, parfois des yeux. Elle est spectaculaire et angoissante, et réversible en peu de temps sous traitement adapté ; la reconnaître évite une escalade inutile.
Quelle que soit la cause, les mêmes gestes viennent en premier : respecter la position choisie, ne pas allonger, ne pas forcer l'ouverture, oxygéner si besoin. Surtout, prévenir tôt une équipe capable de sécuriser les voies aériennes : après, il sera trop tard pour prévenir.
Bloquée ou serrée, fébrile ou non : 2 questions qui divisent le champ
La première question est de savoir si la bouche est bloquée ou serrée. Un blocage mécanique est fixe ; une contracture cède partiellement à une ouverture forcée douce. Avec la fièvre, cette question divise le champ en 4.
Les causes aiguës et fébriles sont les plus urgentes : une infection d'origine dentaire, notamment autour d'une dent de sagesse, une collection à côté d'une amygdale, une infection des espaces profonds du cou, une infection d'une glande salivaire. Toutes peuvent s'étendre, et la limitation d'ouverture est un signe d'extension, pas un détail.
Les causes aiguës sans fièvre sont au nombre de 3. Une réaction à un médicament, brutale, avec contracture d'autres muscles, réversible et souvent méconnue ; un traumatisme ; un tétanos, dont c'est le premier signe, à évoquer devant une plaie même ancienne et une vaccination incertaine.
Les causes chroniques sont dominées par l'atteinte de l'articulation de la mâchoire et de ses muscles, de loin la plus fréquente. S'y ajoutent une séquelle de radiothérapie, une atteinte articulaire inflammatoire, et une lésion tumorale de la région, à évoquer devant une limitation qui s'installe progressivement et qui ne varie pas.
Ce qui doit faire craindre, quelle que soit la cause supposée :
- Une limitation qui augmente d'un jour à l'autre.
- Une fièvre.
- Une gêne à avaler.
- Une voix modifiée.
- Un empâtement du cou.
- Une douleur qui empêche de dormir.
Le délai d'abord, puis la dent, la plaie et l'ordonnance
La première question est le délai, et il sépare le champ en 2 mondes. Installée en heures ou en jours, la limitation fait chercher une infection, un traumatisme, un médicament ou une maladie aiguë ; installée en semaines ou en mois, une atteinte articulaire, une séquelle ou une lésion. 3 questions se posent d'emblée : depuis quand, y a-t-il de la fièvre, et la salive s'avale-t-elle.
Ce qui se fait préciser ensuite : une douleur et son siège, une fièvre, une gêne à avaler et une salivation qui déborde, une modification de la voix, une gêne à respirer. Une salivation qui déborde et une voix modifiée sont des signes d'alarme.
Certaines questions orientent vite, et se posent d'emblée. Elles portent sur des soins dentaires récents, une dent de sagesse douloureuse, une angine récente, un traumatisme même mineur, une plaie récente même minime, et la date du dernier rappel de vaccination antitétanique.
L'ordonnance se demande, et c'est elle qu'on oublie. Certains médicaments provoquent une contracture brutale des muscles de la face et du cou, et cette cause est entièrement réversible en peu de temps quand elle est reconnue. L'ordonnance se relit donc en entier.
Les formes anciennes ont leurs propres questions : des bruits articulaires, un blocage brutal qui cède, un grincement nocturne, une irradiation vers l'oreille, un antécédent de radiothérapie de la région. Le terrain se demande enfin, diabète, immunodépression, consommation d'alcool et de tabac, parce qu'il change la gravité d'une infection de cette région.
Regarder respirer d'abord, puis mesurer l'ouverture en millimètres
Le premier temps n'est pas d'ouvrir la bouche, c'est de regarder respirer et de vérifier que la salive s'avale. Une salivation qui déborde, une voix étouffée et une position assise penchée en avant décrivent une urgence des voies aériennes, et l'examen s'arrête là. La position spontanée se respecte.
La distance entre les incisives, bouche ouverte au maximum, se mesure et se note en millimètres, et elle est rarement mesurée. C'est la seule donnée qui permettra de dire, demain, si cela s'aggrave.
D'autres signes tranchent la nature du blocage : une douleur reproduite à la palpation des muscles de la mastication, un ressaut ou un bruit à l'ouverture, une déviation du menton à l'ouverture. L'effet d'une ouverture forcée douce les complète : elle cède dans une contracture, et non dans un blocage mécanique.
L'examen local se fait dans la mesure du possible : la région de la dernière molaire, le plancher de la bouche, une voussure d'un côté de la gorge, l'état des dents. On ne force pas l'ouverture, et on n'introduit pas un abaisse-langue en force.
L'examen général complète l'examen local : la température, une induration ou un empâtement à la palpation du cou, une raideur de nuque et une contracture d'autres muscles, et toute plaie récente, qui s'inspecte. Un empâtement du cou fait sortir du cadre d'une atteinte articulaire.
La biologie se demande selon la fièvre, et aucun examen ne confirme un tétanos
Une limitation ancienne, indolore ou peu douloureuse, sans fièvre, ne demande aucun examen biologique. Elle relève d'un examen clinique de l'articulation et d'une prise en charge.
Une limitation récente et fébrile change tout. Se demandent alors une numération, des marqueurs de l'inflammation, une glycémie, un diabète déséquilibré transformant le pronostic d'une infection de cette région, des hémocultures si la fièvre est élevée, et un bilan préopératoire si un geste est envisagé. Un bilan destiné à confirmer une infection déjà évidente cliniquement ne se demande pas : il retarde, et une infection profonde du cou se traite sur la clinique et l'imagerie, pas sur un chiffre.
Aucun examen ne confirme un tétanos. Le diagnostic est clinique : la sérologie ne l'écarte pas, et l'absence de plaie retrouvée ne l'écarte pas non plus. Attendre un résultat serait une faute.
Devant une forme ancienne inexpliquée, un bilan orienté par le contexte suffit, avec un avis spécialisé plutôt qu'une série d'examens. Ce qui vaut mieux que tous les examens n'en est pas un : la mesure de l'ouverture, datée et répétée, dit si le tableau progresse, ce qu'aucun dosage ne dit.
L'imagerie est décisive dans une seule situation, et elle inclut le thorax
L'imagerie a une place décisive dans une seule situation, et elle est urgente : une limitation d'ouverture fébrile, avec une gêne à avaler ou un empâtement du cou. Une imagerie en coupes du cou avec injection montre l'extension d'une infection profonde et précise si une collection existe. Surtout, elle dit si l'infection descend vers le thorax, ce que l'examen ne dit pas.
Ce dernier point est capital. Une infection de cette région peut descendre le long des espaces du cou jusqu'au médiastin, et cette extension est silencieuse au début. Le champ demandé inclut donc le thorax.
L'imagerie a d'autres indications, moins pressantes. Après un traumatisme, l'imagerie de l'os cherche une fracture des mâchoires ou de l'articulation ; devant une limitation ancienne inexpliquée, elle explore l'articulation et les tissus voisins ; elle se demande aussi devant une suspicion de lésion tumorale.
Une limitation douloureuse récente, sans fièvre, reproduite à la palpation des muscles ne s'image pas. C'est la situation la plus fréquente, et elle se traite.
L'imagerie ne doit pas retarder le traitement d'une infection grave. On ne fait pas descendre un patient en imagerie sans avoir sécurisé ce qui doit l'être, et l'appel précède l'examen.
L'orientation se décide sur la fièvre et la déglutition, pas sur la douleur
La décision principale est une orientation, et elle se prend sur la fièvre et sur la déglutition, non sur l'intensité de la douleur. Devant une forme fébrile avec gêne à avaler : hospitalisation, avis spécialisé immédiat, traitement anti-infectieux adapté, et drainage quand il est indiqué.
Un traitement anti-infectieux seul sur une collection ne suffit pas, et le retard de drainage est ce qui fait les formes graves. Devant une cause dentaire, le traitement de la dent est le traitement de la cause : un traitement anti-infectieux sans aucun geste dentaire fait récidiver, et le tableau revient à l'identique.
Devant une contracture médicamenteuse, le produit en cause s'arrête et un traitement spécifique se donne, avec une amélioration rapide. Une information écrite se remet au patient, pour éviter une réintroduction.
Une atteinte de l'articulation et de ses muscles se traite par des mesures simples et actives : alimentation molle quelques jours, chaleur, arrêt du mâchonnement, et une rééducation par des exercices d'ouverture progressive. Les traitements passifs seuls échouent.
Après une radiothérapie, la limitation s'installe lentement, et elle se prévient mieux qu'elle ne se traite, par des exercices quotidiens commencés tôt. Une réévaluation datée se programme ensuite avec la même mesure d'ouverture, seule façon de juger.
Un signe à surveiller pour le patient, une phrase à transmettre à l'équipe
Le message le plus utile au patient est un signe à surveiller, pas un conseil. Si la bouche s'ouvre moins qu'hier, si la salive ne s'avale plus, si la voix change, il consulte immédiatement. Ces 3 signes sont compréhensibles par tout le monde, et ils désignent une aggravation réelle.
Dans les formes articulaires, le repos complet n'est pas le traitement. Ce qui aide est une alimentation molle quelques jours, limitée dans le temps, puis des exercices d'ouverture progressive faits tous les jours, et l'arrêt de tout ce qui fait travailler la mâchoire inutilement : chewing-gum, ongles, crayons, aliments très durs. Beaucoup de personnes serrent les dents la journée sans le savoir, et apprendre à repérer et desserrer change plus que n'importe quel traitement.
Après une réaction médicamenteuse, le nom du produit s'écrit, se garde et se montre à tout médecin, parce qu'une réintroduction par méconnaissance est fréquente et évitable. La vaccination antitétanique se rappelle aussi, alors qu'on la croit acquise : les rappels de l'adulte sont largement oubliés, et elle protège d'une maladie que rien ne guérit vite. Après une radiothérapie de la région, les exercices commencent tôt et se poursuivent longtemps, parce que la limitation s'installe sans douleur et ne se rattrape pas.
Une transmission porte en tête ce qui décide de l'heure : la fièvre, la capacité à avaler sa salive, la voix, et la mesure de l'ouverture en millimètres, le seul chiffre qui dira demain si cela s'aggrave. Ces 4 données séparent une consultation programmée d'un appel immédiat. Suivent le délai d'installation, l'évolution d'un jour à l'autre, les foyers dentaires connus, l'ordonnance complète, le statut vaccinal et le terrain.
Une phrase doit être dite explicitement, et elle l'est rarement : les voies aériennes seront difficiles. Écrite ou dite, elle change la préparation de l'équipe qui reçoit, et elle ne se déduit pas d'un diagnostic.
Chaque destinataire reçoit ce qui lui sert. Le chirurgien-dentiste reçoit ce qui est attendu, et le rappel qu'un traitement anti-infectieux ne remplace pas le geste sur la dent ; le kinésithérapeute reçoit l'objectif chiffré d'ouverture et la mesure de départ, et non une demande de séances. Quand une cause médicamenteuse a été retenue, elle s'écrit en clair au dossier et sur un document remis au patient : sans cela, le produit sera réintroduit ailleurs, et le tableau reviendra sans que personne ne comprenne.
À retenir pour la station
Traitez une bouche qui ne s'ouvre pas comme un critère de gravité : regardez respirer, vérifiez que la salive s'avale, respectez la position choisie, et prévenez tôt une équipe capable de sécuriser les voies aériennes. Demandez le délai, la fièvre, la dent, la plaie, le rappel antitétanique et l'ordonnance. Mesurez la distance entre les incisives et notez-la, sans forcer l'ouverture. Séparez une bouche bloquée d'une bouche serrée. Le tétanos est un diagnostic clinique, qu'aucun examen n'écarte. Devant une forme fébrile, l'imagerie couvre le cou et le thorax, sans retarder le traitement. Transmettez que les voies aériennes seront difficiles.
Sources
ORL. Réussir son DFASM, Connaissances clés
Collège français d'ORL et de chirurgie cervico-faciale. 5e édition (Elsevier Masson, collection Les référentiels des Collèges).
- Arrêté du 2 septembre 2020 portant modification de diverses dispositions relatives au régime des études en vue du premier et du deuxième cycle des études médicales et à l'organisation des épreuves classantes nationales (Ouvre un nouvel onglet)
Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation ; ministère des armées ; ministère des solidarités et de la santé. Annexe 1, programme de connaissances du deuxième cycle (items), texte publié au JORF n°0221 du 10 septembre 2020.