Cette fiche vous apprend à lire une élévation des enzymes cardiaques pour ce qu'elle dit, une souffrance du muscle du cœur, et pour ce qu'elle ne dit pas : ni sa cause, ni son ancienneté. Elle suit la lecture : ce que mesure le marqueur, sa courbe et le diagnostic qu'elle porte, puis l'histoire, l'examen et le tracé qui la rendent lisible, l'urgence, la décision de ne pas traiter, et ce qui se dit et se transmet.
SommaireEnviron 14 min
- Le marqueur dit une souffrance du muscle, ni pourquoi ni depuis quand
- Une courbe et non un point : la variation fait l'événement aigu
- L'histoire de la douleur vaut davantage que le chiffre
- L'examen cherche la gravité et les autres causes, il ne confirme rien
- Le tracé passe avant le dosage, et le tracé ancien change tout
- Devant une douleur du thorax, le tracé et l'appel avant tout résultat
- La décision la plus importante : savoir qui ne doit pas être traité
- Dire au patient ce que le chiffre ne dit pas, et le transmettre avec son contexte
- À retenir pour la station
Le marqueur dit une souffrance du muscle, ni pourquoi ni depuis quand
Ce marqueur mesure une souffrance des cellules du muscle du cœur. Il ne dit ni la cause, ni le mécanisme, ni l'ancienneté de cette souffrance : il dit qu'il existe des cellules abîmées, pas pourquoi ni depuis quand. 3 idées suffisent à le lire correctement : ce qu'il mesure, sa courbe, et les causes de son élévation autres que coronaires.
Une valeur élevée n'est pas synonyme d'infarctus, et c'est la phrase la plus importante de cette situation. L'élévation signale une souffrance du muscle ; elle n'en désigne pas le mécanisme, et le diagnostic d'infarctus demande davantage qu'un chiffre.
Une élévation peut venir du cœur sans venir des artères coronaires. L'oublier fait prescrire un traitement dangereux à des patients qui n'en tirent rien. Les causes non coronaires se nomment donc au même titre que l'infarctus.
Les causes d'élévation autres que coronaires :
- Une insuffisance rénale.
- Une insuffisance cardiaque.
- Un trouble du rythme rapide.
- Une embolie pulmonaire.
- Une inflammation du muscle ou de l'enveloppe du cœur.
- Une infection sévère.
- Un effort intense.
Le dosage ne se lit pas seul. Il s'accompagne du tracé, de la fonction rénale et des valeurs antérieures, et un dosage sans tracé ne s'interprète pas. La fonction rénale compte d'autant plus que l'insuffisance rénale figure parmi les causes non coronaires.
Les valeurs antérieures se demandent au biologiste. Il dit si un dosage antérieur existe dans son système, et si les valeurs sont comparables : les seuils dépendent de la trousse utilisée, et les valeurs ne sont pas forcément comparables d'un laboratoire à l'autre.
Une courbe et non un point : la variation fait l'événement aigu
C'est la variation entre 2 dosages espacés de quelques heures qui signe l'événement aigu, et non le niveau atteint. 3 valeurs identiques décrivent une élévation stable, c'est-à-dire chronique. Une élévation stable oriente vers une maladie du cœur ou du rein installée, et non vers un événement de la veille.
À l'inverse, une valeur qui monte franchement d'un dosage à l'autre signe une souffrance en cours, même si le niveau reste modeste. Un deuxième dosage se programme donc, la variation se calcule, et l'élévation se tranche : stable ou évolutive.
Le diagnostic d'infarctus ne repose pas sur un chiffre seul. Il réunit une souffrance du muscle démontrée par une variation du marqueur, et un argument en faveur d'une origine ischémique : des signes cliniques, des anomalies du tracé, ou une anomalie de contraction à l'imagerie. Le marqueur seul ne suffit pas, et le tracé seul ne suffit pas non plus.
3 situations se distinguent alors facilement. Elles se séparent sur 2 questions, la valeur varie-t-elle et un argument coronaire existe-t-il, et la conduite en découle.
Les 3 situations, et ce que chacune fait faire :
- Une élévation qui varie, avec une clinique et un tracé concordants : c'est un événement aigu, et la conduite est urgente.
- Une élévation stable, sans douleur, avec un tracé inchangé : c'est une élévation chronique, et l'on cherche la maladie qui l'entretient.
- Une élévation qui varie sans argument coronaire : on cherche une autre souffrance du muscle, embolie, inflammation, trouble du rythme ou infection.
Plusieurs circonstances suspendent la conclusion. Un dosage unique, l'absence de tracé et un délai trop court depuis le début de la douleur en font partie, comme l'absence de valeur antérieure chez un patient dont on ignore la valeur habituelle.
Ce dosage ne se demande pas par principe. Il répond à une question posée, et un dosage demandé sans question fabrique un problème.
L'histoire de la douleur vaut davantage que le chiffre
La valeur ne se lit pas sans l'histoire de la douleur, et l'histoire vaut davantage que le chiffre. La douleur se précise point par point : l'heure exacte du début, son siège et ses irradiations, son caractère et son intensité, ce qui la déclenche et ce qui la calme, sa durée et son évolution. Les signes qui l'accompagnent se demandent aussi : sueurs, nausées, essoufflement, malaise.
Il arrive souvent qu'il n'y ait aucune douleur, et d'autres signes se cherchent alors. Un essoufflement d'apparition récente, une fatigue inhabituelle, un malaise, une confusion chez la personne âgée et une décompensation d'un diabète en font partie. Un essoufflement récent isolé mérite la même attention qu'une douleur. La femme, la personne âgée et le patient diabétique présentent plus souvent des formes sans douleur typique.
Les facteurs de risque se recueillent ensuite : le tabac, l'hypertension, le diabète, les anomalies des graisses du sang et les antécédents familiaux précoces. Un antécédent coronarien personnel se recherche aussi.
Certains éléments orientent vers une cause non coronaire. Un essoufflement avec des œdèmes, une douleur qui augmente à l'inspiration, une fièvre, un contexte infectieux, une immobilisation récente et une maladie rénale connue en font partie.
Une question change tout : existe-t-il un dosage antérieur. Son existence change l'interprétation, car elle dit si la valeur d'aujourd'hui est habituelle chez ce patient.
L'examen cherche la gravité et les autres causes, il ne confirme rien
L'examen ne confirme pas le diagnostic : il cherche la gravité et les autres causes. La pression artérielle se mesure aux 2 bras, une asymétrie orientant vers une autre urgence. Le pouls et sa régularité, la fréquence respiratoire et la saturation se relèvent dans le même temps.
Le retentissement se cherche ensuite : des marbrures, une pression basse, des crépitants aux bases, une turgescence des veines du cou, des œdèmes. Ce sont les signes d'une mauvaise tolérance.
D'autres causes se cherchent à l'examen. Une douleur reproduite à la palpation du thorax, un frottement à l'auscultation, un souffle nouveau, une asymétrie des mollets et des signes d'infection en font partie. Une douleur reproduite à la palpation n'écarte pas tout pour autant.
Un examen normal est la règle dans les premières heures d'un événement coronarien, et il ne dit rien contre l'hypothèse. Une valeur normale au tout début d'une douleur n'écarte rien non plus : la conduite se décide alors sur la clinique et le tracé.
Le tracé passe avant le dosage, et le tracé ancien change tout
Le tracé du cœur est le premier examen, et il précède le dosage, parce qu'un sus-décalage impose un geste immédiat sans attendre aucun résultat. Il se fait dans les 10 premières minutes devant toute douleur du thorax. Il accompagne l'examen sans en faire partie, et il ne se remet pas à plus tard.
Le tracé se répète si la douleur persiste ou récidive. Chaque tracé cherche un sus-décalage du segment ST et son territoire, un sous-décalage, une inversion des ondes T, un bloc de branche gauche d'apparition récente et des anomalies du rythme. Un bloc de branche gauche récent compte comme un signe majeur.
Ce qui change tout traîne au fond des dossiers : un tracé ancien. Une anomalie déjà présente sur un tracé ancien n'est pas une anomalie d'aujourd'hui, et retrouver ce tracé évite une cascade entière. Le tracé du jour se compare donc à un tracé ancien quand il en existe un.
L'imagerie se demande ensuite, selon l'orientation. Une échographie du cœur cherche une anomalie de contraction d'un territoire, un épanchement, une atteinte des valves ou un retentissement sur le cœur droit. Une imagerie du thorax se demande devant une suspicion d'embolie ou de dissection.
Une exploration des artères coronaires se demande à distance. Son indication et son délai dépendent du tableau et du risque, et elle se discute avec le cardiologue. Un sus-décalage, lui, ne fait pas attendre une imagerie avant d'être traité, le délai étant le seul facteur sur lequel on agit.
Devant une douleur du thorax, le tracé et l'appel avant tout résultat
Devant une douleur du thorax, le tracé passe avant tout, et un sus-décalage impose un appel immédiat sans attendre le moindre dosage. Dans ce cas, la conduite ne dépend d'aucun dosage.
La gravité se définit sur le patient. Une pression artérielle basse, des marbrures, une polypnée ou une désaturation, des signes d'insuffisance cardiaque, un trouble du rythme et une douleur persistante malgré le traitement en sont les signes.
Certains gestes se font sans délai : une surveillance continue du rythme, un accès veineux, de l'oxygène si la saturation est basse, et l'appel du cardiologue ou du régulateur. Le délai entre le premier contact et le geste de reperfusion est le seul facteur sur lequel on agit, et le transport s'organise dans la foulée.
Rien ne doit retarder l'appel : ni l'attente d'un résultat, ni la répétition d'un tracé pour se rassurer, ni la recherche d'un avis à l'intérieur du service. Attendre un résultat pour appeler est une perte de temps sans contrepartie.
3 diagnostics se cherchent en parallèle, parce qu'ils changent radicalement la conduite : une dissection, une embolie pulmonaire, et un épanchement du péricarde qui comprime le cœur. Le traitement de l'infarctus peut nuire dans ces situations.
Les heures se notent au fur et à mesure. L'heure du début de la douleur, celle du premier tracé, celle de l'appel et celle de chaque geste figurent au dossier.
La décision la plus importante : savoir qui ne doit pas être traité
La décision la plus importante n'est pas de traiter, c'est de savoir qui ne doit pas l'être. Devant une élévation stable sans argument coronaire, aucun traitement exposant au saignement ne s'introduit.
Chez une personne âgée fragile, un traitement prescrit par réflexe sur un chiffre expose à un risque réel et immédiat, sans bénéfice attendu. Cette abstention est une décision, et elle s'écrit, avec son argument.
À la place, la maladie qui entretient l'élévation se cherche et se traite : insuffisance cardiaque, maladie rénale, trouble du rythme. La valeur se note comme valeur de référence du patient, et elle sert à tous les dosages suivants.
Devant un événement aigu, la prise en charge est urgente et spécialisée. Ses modalités et ses délais dépendent du tableau et des recommandations, et elle se décide avec le cardiologue.
Le traitement du patient se réévalue à chaque fois, avec le rapport entre le risque de saignement et le bénéfice attendu. Ce rapport n'est pas le même chez une personne très âgée que chez un adulte plus jeune.
La surveillance se programme, avec sa fréquence et ce que l'on fera du prochain résultat. La décision se documente en 3 lignes : la variation observée, la conclusion retenue, et la décision de traiter ou non avec son motif.
Dire au patient ce que le chiffre ne dit pas, et le transmettre avec son contexte
Le mot que le patient retient est « cœur », et il l'entend avant la fin de la phrase. Ce qui suit se dit donc lentement, et se vérifie. Dire « vos enzymes cardiaques sont élevées » sans la phrase qui suit fait entendre un infarctus.
Quand l'élévation est chronique, 4 choses se disent : le marqueur est un peu élevé de façon habituelle chez lui, ce n'est pas un accident, ce n'est pas une urgence, et cette valeur servira de référence pour les dosages suivants. Sans cette dernière phrase, le prochain médecin qui verra le chiffre recommencera tout.
Quand la décision est de ne pas traiter, se disent pourquoi, ce qui serait attendu si la situation changeait, et à quel moment consulter. Une abstention expliquée est acceptée. Un écrit se remet, avec les valeurs, la conclusion et les signes qui doivent faire appeler.
Devant un événement aigu, se disent ce qui se passe, en mots simples, ce qui va être fait et dans quel délai, et pourquoi le transport ne peut pas attendre. Un patient qui comprend l'urgence coopère, un patient qui ne la comprend pas négocie. Les proches apprennent où va le patient, qui les rappellera et quand.
Ce chiffre déclenche des appels, des transferts et des traitements, et il circule le plus souvent sans ce qui permettrait de l'interpréter. Il se transmet avec l'heure du début des signes, l'heure de chaque dosage et la variation entre eux, le tracé et sa comparaison à un tracé ancien, la fonction rénale, les antécédents et le traitement en cours.
Un appel utile annonce d'emblée s'il s'agit d'une valeur qui varie ou d'une valeur stable. Le cardiologue ne pose que cette question, et un interne qui ne l'a pas anticipée rappellera. Le médecin traitant reçoit la conclusion, la décision de ne pas traiter avec son motif, et la valeur de référence du patient. Le dossier porte la variation, le tracé, la conclusion et la valeur de référence : sans cette dernière ligne, le prochain dosage relancera la même cascade, et le patient repassera par les mêmes examens.
À retenir pour la station
Lisez le marqueur pour ce qu'il dit, une souffrance du muscle du cœur, et non pour ce qu'il ne dit pas : une valeur élevée n'est pas un infarctus. Comparez 2 dosages espacés plutôt que d'en lire un : 3 valeurs stables décrivent une élévation chronique, une hausse franche une souffrance en cours. Nommez les causes non coronaires, dont l'insuffisance rénale, et lisez la fonction rénale. Faites le tracé avant le dosage, cherchez le tracé ancien, et appelez sans attendre devant un sus-décalage. Devant une élévation stable sans argument coronaire, n'introduisez pas de traitement exposant au saignement, et notez la valeur comme référence du patient.
S'entraîner sur cette situation
Ce que chacune fait travailler, et le temps qu'elle prend.
Sources
Médecine cardiovasculaire
Collège national des enseignants de cardiologie (CNEC) ; Société française de cardiologie (SFC). 3e édition, Réussir ses EDN (Elsevier Masson, collection Les référentiels des Collèges).
- Arrêté du 2 septembre 2020 portant modification de diverses dispositions relatives au régime des études en vue du premier et du deuxième cycle des études médicales et à l'organisation des épreuves classantes nationales (Ouvre un nouvel onglet)
Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation ; ministère des armées ; ministère des solidarités et de la santé. Annexe 1, programme de connaissances du deuxième cycle (items), texte publié au JORF n°0221 du 10 septembre 2020.
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