Cette fiche vous apprend à reconnaître une situation de harcèlement derrière une plainte qui dure, par des faits datés et répétés plutôt que par une qualification que le médecin n'a pas à porter. Elle suit l'ordre de la consultation : remonter de la plainte au travail, entendre ce que la personne s'attribue et ce qu'elle a cessé de faire, examiner, chercher le risque suicidaire, puis soigner, rédiger le certificat, conseiller et transmettre sous le secret.
SommaireEnviron 11 min
- Remonter de la plainte au travail, par des faits datés
- Ce que la personne s'attribue, et ce qu'elle a cessé de faire
- Examiner pour objectiver, et pour ne pas passer à côté
- Le risque suicidaire, la seule urgence, se cherche à chaque consultation
- Soigner et constater, sans qualifier
- Un certificat qui décrit ce qui est constaté, et un dossier tenu
- Entre 2 consultations : noter, rompre l'isolement, préparer le retour
- Le secret, première protection de la personne
- À retenir pour la station
Remonter de la plainte au travail, par des faits datés
Ces situations arrivent déguisées : en insomnie, en douleurs, en arrêts répétés, en demande de somnifère. Elles se repèrent à l'entretien, et leur qualification n'appartient pas au médecin.
Une question simple ouvre la porte : une question sur le travail, ou sur l'école pour un jeune, ou sur la maison. Elle se pose chaque fois qu'une plainte dure sans explication.
Ce qui se demande ensuite, ce sont des faits : précis, datés, répétés, et non un ressenti global. Demander un exemple daté ouvre ce que « comment ça se passe » referme.
Les faits qui se recherchent, un par un :
- La mise à l'écart.
- Le retrait des tâches.
- Les critiques publiques.
- Les propos dégradants.
- La surcharge ou la sous-charge délibérée.
- Le contrôle excessif.
- L'isolement matériel.
- Les messages.
La fréquence, la durée et l'évolution des faits se mesurent. C'est la répétition dans le temps qui distingue ces situations d'un conflit ponctuel.
« Donnez-moi un exemple de la semaine dernière. »
Ce que la personne s'attribue, et ce qu'elle a cessé de faire
Ce que la personne en pense se demande, parce que beaucoup s'attribuent la cause de ce qu'elles subissent. Cette attribution est en elle-même un signe.
Ce que la personne a cessé de faire mesure mieux que ce qu'elle dit, et le retrait social se recherche. Se demandent aussi à qui elle en a parlé, et quels recours elle connaît.
Le retentissement se recherche dans chaque situation de ce type : somatique, thymique, et les consommations. Les idées suicidaires en font partie : elles se demandent directement, et aucun moyen ne s'interroge. Ce qui suit la réponse est l'objet du chapitre sur l'urgence.
Examiner pour objectiver, et pour ne pas passer à côté
L'examen sert ici à 2 choses : objectiver le retentissement, et ne pas passer à côté d'autre chose. Le poids, son évolution, la pression artérielle, la fréquence cardiaque et l'état général se mesurent. Le poids et son évolution objectivent un retentissement mieux qu'un discours : la personne se pèse à chaque consultation, car la courbe dit ce qu'elle minimise.
L'entretien est aussi un temps d'observation : l'attitude, le contact, le débit de parole, les pleurs, le ralentissement, la capacité à soutenir la conversation. Ce comportement observé se note.
Les plaintes exprimées guident l'examen : l'abdomen, le rachis, les zones douloureuses, l'appareil concerné. Un examen normal reste une information à donner et à expliquer.
Des traces de violences physiques se recherchent chaque fois que le contexte n'est pas seulement professionnel. La recherche se fait seulement avec l'accord de la personne, et en lui expliquant pourquoi.
Les diagnostics différentiels somatiques se cherchent quand même : un trouble thyroïdien, une anémie, un syndrome d'apnées du sommeil, une pathologie chronique évolutive, un usage de substances. Aucun examen complémentaire ne fait le diagnostic de la situation elle-même ; les bilans qui écartent un diagnostic différentiel relèvent des situations de départ correspondantes.
Ce qui se dit pendant l'examen : ce qui est cherché, ce qui est trouvé, et ce qui est normal. Une personne qui consulte depuis des mois pour des examens normaux a besoin d'entendre autre chose que « tout va bien », qui lui ferme la porte. Les constatations objectives se notent, datées, avec le poids à chaque venue : elles serviront plus tard.
Le risque suicidaire, la seule urgence, se cherche à chaque consultation
Une seule urgence ici, et elle se cherche à chaque consultation. Se demandent l'existence d'idées suicidaires, leur ancienneté, leur fréquence, leur caractère envahissant, et ce qui retient la personne.
La question se pose directement. Elle ne provoque pas ce qu'elle cherche, et son absence laisse la personne seule. Aucun moyen ne se demande ni ne se nomme : l'exploration reste sur le risque.
Des facteurs aggravent le risque, et ils se recensent. Ce sont l'isolement, la perte d'un statut, la honte, la consommation d'alcool ou de médicaments, un antécédent personnel, un épisode dépressif caractérisé.
Un avis spécialisé s'impose sans délai devant des idées envahissantes, une intention exprimée, un désespoir massif, un sentiment d'être un fardeau, ou un apaisement soudain inexpliqué. Ce dernier est un signe d'alerte, pas une amélioration.
La personne à risque ne repart pas sans que la suite soit organisée. Le médecin joint alors un psychiatre ou une équipe d'urgence, et il associe un proche avec l'accord de la personne, ou sans son accord si sa sécurité l'exige.
Un arrêt de travail se discute en parallèle : il met à distance la source du danger, et il n'est pas une reconnaissance juridique. Se remettent aussi les coordonnées, écrites, les numéros d'aide, et un rendez-vous rapproché.
Soigner et constater, sans qualifier
Le rôle du médecin est de soigner et de constater, pas de qualifier. Cette distinction tient toute la prise en charge.
Ce qui se dit d'abord : que ce qui est décrit n'est pas normal, que la personne n'en est pas la cause, et que la situation est prise au sérieux. Cette phrase désamorce la culpabilité, et elle soulage plus que toute prescription.
Un arrêt de travail se décide lorsqu'il est nécessaire, avec sa durée et son renouvellement, et il se date. Il protège sans rien reconnaître juridiquement.
Les symptômes se traitent : le trouble du sommeil, l'anxiété, un épisode dépressif s'il est caractérisé, les plaintes somatiques. La prescription d'hypnotiques reste courte et discutée.
Les orientations se proposent et se nomment : le médecin du travail, qui peut agir sur le poste et qui est souvent ignoré, un psychologue ou un psychiatre, et les dispositifs d'aide, dont l'existence est souvent ignorée. Les recours s'expliquent aussi : ils existent, ils appartiennent à la personne, et le médecin ne les engage pas à sa place.
La suite se programme : une consultation rapprochée. Chaque venue laisse une trace datée, dont le chapitre suivant dit le contenu.
Un certificat qui décrit ce qui est constaté, et un dossier tenu
Un certificat se rédige avec précaution, et il décrit ce qui est constaté : l'état de santé, et les propos rapportés entre guillemets et attribués à la personne. Cette formule, des propos entre guillemets attribués à la personne, protège tout le monde. Le certificat n'atteste aucun fait non constaté, et il ne désigne aucun tiers.
Ce qui se trace au dossier : les faits rapportés, entre guillemets, les constatations, les dates, le poids, les décisions. Un dossier tenu régulièrement vaut plus qu'une attestation rédigée après coup.
Les documents se remettent à la personne elle-même, qui en dispose comme elle l'entend, et non à un tiers. Une demande d'attestation formulée par un tiers se refuse poliment, quelle que soit sa fonction.
Entre 2 consultations : noter, rompre l'isolement, préparer le retour
Ce qui se passe entre 2 consultations décide de la suite, et une personne isolée n'a personne pour l'y aider. Elle repart avec les signes qui imposent de reconsulter, et un rendez-vous fixé.
Le conseil sur les faits est de les noter au fur et à mesure, avec leur date, leur heure, les témoins, et de conserver les écrits reçus. Cette consigne n'est pas juridique : elle rend seulement la personne capable de raconter, ce qui est déjà beaucoup.
Les symptômes s'expliquent comme des conséquences. Les troubles du sommeil, les douleurs et l'amaigrissement régressent quand la situation change, et ils ne signent pas une fragilité personnelle.
L'isolement se travaille dès la première consultation : reprendre un contact, une activité, un repas partagé, et parler à une personne de confiance. Le retrait aggrave tout le reste.
L'alcool et les médicaments soulagent le soir, et ils aggravent le sommeil et l'humeur. Leur usage se dit sans crainte de jugement.
Les recours se rappellent, et leur existence s'explique sans pousser à agir : le médecin du travail, les représentants du personnel, les dispositifs d'écoute, l'inspection du travail. Un retour se prépare avec les aménagements, la visite de préreprise et ce qui le rendra tenable ; la visite de préreprise auprès du médecin du travail se demande pendant l'arrêt, et non à la reprise.
Le secret, première protection de la personne
Le secret est ici la première protection de la personne, et sa levée non contrôlée peut aggraver sa situation. Contacter l'employeur, répondre à une demande de l'entreprise ou transmettre un élément médical à un tiers ne se fait en aucun cas sans l'accord explicite de la personne.
Au médecin du travail, avec l'accord de la personne, se transmettent l'existence d'un retentissement sur la santé, la demande d'une visite, et ce qu'elle accepte de faire savoir. Le médecin du travail est indépendant de l'employeur, il est tenu au secret, et il peut agir sur le poste, ce que la personne ignore souvent : son rôle se présente et s'explique.
Au psychiatre ou au psychologue se transmettent la situation, le retentissement, l'évaluation du risque et son évolution, et l'orientation se documente. La coordination s'organise aussi : qui suit quoi, qui rappelle, et à qui la personne s'adresse en premier.
À retenir pour la station
Devant une insomnie, des douleurs ou des arrêts répétés qui durent sans explication, posez une question sur le travail. Demandez des faits précis, datés et répétés, mesurez leur fréquence, et n'attendez pas le mot de harcèlement. Cherchez ce que la personne s'attribue et ce qu'elle a cessé de faire. Posez directement la question des idées suicidaires, à chaque consultation, sans demander aucun moyen. Votre rôle est de soigner et de constater : dites que ce qui est décrit n'est pas normal, rapportez les propos entre guillemets, et ne désignez aucun tiers. Rien ne sort sans l'accord explicite de la personne, à commencer par un contact avec l'employeur.
S'entraîner sur cette situation
Ce que chacune fait travailler, et le temps qu'elle prend.
Sources
Médecine légale, Médecine du travail
Collège national des enseignants de médecine légale (CNEML) ; Société française de médecine légale et d'expertise médicale (SFML) ; Collège des enseignants hospitalo-universitaires de médecine et santé au travail (CEHUMT). 3e édition, Réussir ses EDN (Elsevier Masson, collection Les référentiels des Collèges).
EDN Référentiel de Psychiatrie et addictologie
Collège national des universitaires de psychiatrie (CNUP) ; Collège universitaire national des enseignants d'addictologie (CUNEA) ; Association pour l'enseignement de la sémiologie psychiatrique (AESP). 4e édition conforme à la R2C (Presses universitaires François-Rabelais, collection L'officiel EDN).
- Arrêté du 2 septembre 2020 portant modification de diverses dispositions relatives au régime des études en vue du premier et du deuxième cycle des études médicales et à l'organisation des épreuves classantes nationales (Ouvre un nouvel onglet)
Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation ; ministère des armées ; ministère des solidarités et de la santé. Annexe 1, programme de connaissances du deuxième cycle (items), texte publié au JORF n°0221 du 10 septembre 2020.
Les mêmes items du programme
- Prévention des risques professionnelsSituation de départ 315 / items communs 183, 182
- Identifier les conséquences d'une pathologie / situation sur le maintien d'un emploiSituation de départ 316 / items communs 183, 182
- Prescrire un arrêt de travailSituation de départ 339 / items communs 182, 183
- Dépistage et prévention des violences faites aux femmesSituation de départ 317 / item commun 11
- Accident du travailSituation de départ 326 / item commun 183
- Demande d'un certificat médical initialSituation de départ 333 / item commun 11
- Violences sexuellesSituation de départ 350 / item commun 11
- Violences psychologiques et/ou physiquesSituation de départ 351 / item commun 11